Semaine du 4 avril
11/04/2005
Lundi 4. Trop de boulot, je sèche la visite du lundi.
Mardi 5. Toute la journée, je bosse comme un fou furieux. Le soir, passage du tonton, qui m’apporte le journal — qui vient de sortir de presse — et un chèque.
Mercredi 6. Direction un vieux port sympa, à 1 h 30 de route de chez moi, pour interviewer un type. Déjeuner avec T., qui m’offre son bouquin, ainsi qu’avec les commerciaux de l’éditeur avec qui on bosse. J’apprends que le projet de livre chiant que j’ai proposé est au programme des parutions. Je n’en ai pas commencé la première ligne. Je leur dis ?
Jeudi 7. Journée internationale du correspondant de presse, c’est-à-dire que je la consacre à faire des papiers pas intéressants qui seront très, très mal payés. Ce serait bien que ça s’arrange. Animation à la maison de retraite. À moins de deux mètres de moi, l’illusionniste fait léviter sa partenaire, au sourire crispé. Mais comment fait-il ? Le midi, je rédige une « page de test » pour mon rédac-chef, qui répond à un appel d’offres. Si ça marche, j’aurai 48 pages à écrire très vite sur les trésors touristiques de mon département. Pas l’extase, mais un BULLETIN DE SALAIRE ! Je ne sais même plus à quoi ça ressemble, ces trucs-là. Problème : j’ai jamais réussi à faire tenir un papier en un seul feuillet — 1 500 signes typographiques, plus ou moins 10 % —, c’est pas aujourd’hui que ça va commencer. Le rédac-chef, au téléphone : « Super, tu es dans les temps ! On monte ton texte tout de suite. » Moi, effaré : « Eh ! Lis-le, avant ! » Lui : « Pas le temps, on doit fournir tous les éléments demain matin à la première heure. » Conclusion : ça m’étonnerait qu’on remporte le marché…
Vendredi 8. Petit café du matin avec J. Le soir, il vient manger avec L. et leur minus de deux ans. J’épate la galerie à peu de frais avec mon poulet tandoori et mes cheese naans maison, et je mets la machine à parler sur « on ». Il faut dire qu’on a vidé quelques bouteilles pendant que les petits mangeaient, et que le Graves de J. désinhibe méchant. À 3 heures du matin, je me rends compte que j’ai oublié d’imprimer les papillons pour les parents d’élèves, arg.
Samedi 9. À 8 h 30, rendez-vous sur la place avec d’autres parents d’élèves. On va vendre des brioches en porte-à-porte pour filer du blé aux écoles. Il fait un froid horrible. Les autres parents présents sont surtout des mères qui parlent fort ; j’en vois certaines taper leurs mômes, et j’entends passer des histoires de mecs qui cognent. Je me sens infiniment seul. J. P., le seul autre père présent, rédige une pancarte : « Vente au profit des écoles publics. » Je lui dis que c’est « publiques » : « Boarf, c’est pas grave, on laisse comme ça. » Je me demande pourquoi ceux qui sont là ce matin donnent si peu l’impression de s’intéresser à l’école. J’ai la sensation que ça les occupe, que ça leur donne une vie sociale, et que ça leur permet de se croire en position d’égal à égal avec les instits. L’école, le bien-être de leurs mômes, j’ai l’impression qu’ils s’en tapent comme de l’an quarante… Je ferme ma gueule, je vends mes putains de brioches et j’attends que ça passe.
À midi, la mère qui travaille avec moi — on fonctionne en binômes — aperçoit son gosse qui rentre du stade avec sa classe. Il fait un peu le pitre pour amuser la galerie, rien de méchant. Quand le gamin nous rejoint sur la place, il tend la tête pour embrasser sa mère. Pan ! Grande baffe dans la gueule : « Ça t’apprendra à faire le con dans la rue. » Je déglutis difficilement et je me casse.
L’après-midi, je croise une ancienne bénéficiaire des « cantines du muscle cardiaque ». Depuis que la saison de distribution est finie, certains hésitent à me dire bonjour, à cause de l’humiliation. D’autres font un signe de tête, murmurent un salut gêné… Elle, elle traverse la rue avec un grand sourire pour aller à ma rencontre. Coup de bol, elle a retrouvé du boulot.
« J’oublierai jamais ce que vous avez fait », elle me dit. En insistant sur le « jamais ». « Vous savez, ça m’a vraiment fait du bien de venir, même si, au début, c’est dur. Ce qui est formidable, c’est qu’on se sent plein de liens avec les autres bénéficiaires, mais aussi avec vous, les bénévoles. »
Ouais. Si on voulait dégainer les grands mots, on pourrait parler de fraternité, mais on évite pudiquement. N’empêche que c’est de ça qu’il s’agit. Finalement, j’ai pas tant perdu mon temps, cet hiver.
Dimanche 10. Lever vaseux, je m’occupe des petits jusqu’à ce que Nonale la Chacale émerge du lit. Puis je travaille encore comme un âne jusqu’à 19 heures. Bain des minus, « cahier de vie », repas, berceuse. Et un film idiot à la téloche. Je hais les dimanches.