Semaine du 30 mai

Lundi 30. Le matin, en rentrant de l’école, je croise R., l’imprimeur. On a l’habitude quasi quotidienne de boire un petit café vers 8 h 30, avec J. et quelques autres, mais pas le lundi : notre troquet est fermé ce jour-là. Commentaire : « Qu’est-ce qu’on se fait chier, le lundi matin ! — Ah ouais, pis ça va durer toute la journée… »

Mardi 31. Dernier jour du mois, c’est l’occasion de faire les comptes. Eh ! Ce mois-ci, j’arrive presque à me faire l’équivalent du Smic avec mes articles. Si vous croyez que j’ironise, détrompez-vous : c’est une chouette nouvelle qui met un peu de baume sur la journée.

L’après-midi, sale indigestion qui me cloue au lit.

Mercredi 1er juin. Vu le retard d’hier, je démarre ma journée de travail à 6 heures du matin et je la termine à 18 h 30. Entre-temps, je n’ai pas eu UNE SEULE MINUTE pour me détendre, manger un morceau ou déféquer. Je fais semblant de me plaindre, mais évidemment j’adore ça. Rien ne me stimule mieux qu’une bonne grosse urgence, quand il ne reste qu’une demi-heure pour finir un texte archi-capital, mais que j’y parviens quand même. En revanche, mon agent littéraire fait la tronche : j’ai déjà pris beaucoup de retard dans l’avancement du polar. Signe extérieur de fatigue profonde : je fais beaucoup, beaucoup de fautes d’orthographe, ces temps-ci. Il va vraiment falloir que je me repose un peu ce week-end. Le soir, je dépose les armes aux pieds de Jules César : Alésia, c’était sympa, mais j’en peux plus, là. Je m’affale comme une crotte devant Clara Sheller, la nouvelle série faussement hype de France 2. C’est nul, mais la bande-son donne envie d’acheter des disques chez Naïve.

Jeudi 2 juin. Message d’un employeur potentiel : « Je vous informe que les travaux prévus dans le cadre du présent projet seront confiés à une autre personne. Toutefois, je vous propose de garder vos coordonnées pour d’éventuels projets. » Boah, c’est pas grave, c’est la première fois que je répondais à une annonce sur le Net, et ça m’a bien occupé pendant quelques jours. À midi, le tonton débarque avec les dossiers du prochain numéro de sa revue et un type qu’il me présente comme son « homme de main » — sic. Deux grosses bagnoles comme ça qui se garent devant chez moi, et avec ce qui en descend, ça va faire jaser le quartier : on va encore croire que je travaille pour la Mafia. On bouffe une mauvaise pizza dans le centre du bourg, et puis on bosse.

Vendredi 3 juin. Course contre la montre : je dois boucler deux grandes pages de journal sur un sujet précis — une nouvelle rubrique — et je suis très, très à la bourre. Quand je m’apprête à emmener les enfants à l’école, je m’aperçois que Nonale la Chacale est partie bosser avec mon trousseau de clés. Et vlan, encore une heure bêtement perdue pour récupérer la chose sur son lieu de travail. Je file faire mes interviews, le stress devrait être énorme, mais c’est dans ce genre de situation que, l’adrénaline aidant, je retrouve toute ma tête. Ça glisse tout seul, et j’arrive presque à être dans les temps. Bon, finalement, je serai quand même en retard : quand j’arrive chez moi, je m’aperçois qu’un rayon de soleil est en train de percer les nuages. Je négocie un délai avec ma rédac-chef et je repars sur mon reportage pour faire des photos un peu plus lumineuses que celles que j’ai déjà.

Le soir, on file chez mes parents avec les petits. Je retrouve MON cerisier. Celui dans lequel je grimpais en douce quand j’étais petit — « Mais tu es fou ! Ça casse comme du verre, une branche de cerisier ! » —, et surtout celui qui nous régalait à la fin de chaque printemps. L’an dernier, mon père voulait l’abattre : il était presque mort. J’avais hurlé et passé un temps fou à arracher cette saloperie de lierre qui l’étouffait. J’ai bien fait : je ne sais pas si c’est mon action prophylactique ou la menace de la tronçonneuse, mais mon arbre préféré a retrouvé la vigueur de ses vingt ans. Bon sang, un cerisier planté par Monsieur C., le vieux bonhomme qui me foutait les jetons quand j’étais petit avec ses souvenirs de la guerre de 14 ! Le jour où ils l’abattent, j’incendie le village.

Samedi 4 juin. Soirée resto avec Bob Woodward et Madame : pendant que mes parents gardent les mini-chacals, la mère de Madame Woodward s’occupe de leur nombreuse progéniture. Ça faisait longtemps qu’on ne s’était pas retrouvés tous les quatre pour ricaner bêtement au resto. Seul souci : on a cinquante kilomètres à faire pour rentrer, pas moyen de s’alcooliser convenablement. Ce que c’est de vieillir…

Dimanche 5 juin. On fête l’anniversaire de la meilleure grand-mère of deu weurld. 85 ans, quand même. Le temps qui passe pourrait prendre son temps, je trouve.