Semaine du 2 mai

Lundi 2 mai 2005.

Mauvaise nouvelle : le boulot qui aurait pu m’occuper pendant un mois et me payer grassement n’est pas pour moi : l’appel d’offres auquel répondait la boîte avec laquelle je travaille a été remporté par quelqu’un d’autre. Gros découragement matinal. Je vais faire quelques courses au supermarché, je tombe sur une connaissance, journaliste : « J’ai lu tes derniers articles. Super papiers ! Alors, ça gaze ? » Non, pauvre con, ça ne gaze pas. Je me bats contre des moulins pour gagner la moitié du salaire de base portugais, et France Télécom me prévient qu’en cas de retard dans les six mois, elle sera obligée — pauvre chérie — de couper ma ligne et de résilier mon abonnement.

Bon, évidemment, je lui ai pas répondu ça, au gars. J’ai fait mon sourire enjoué : « Ouais, ça gaze ! » Imbécile, ça ne t’a pas étonné de me croiser avec mon caddie à 10 heures du matin ? Lui avait une bonne raison : il est en vacances pour un mois. C’est pas joli, l’envie, mais imaginer que la plupart des gens peuvent régulièrement se permettre de ne rien faire tout en étant payés, ça m’a secoué.

À la caisse, une bénévole du presbytère, qui ne m’a pas vu, parle très fort avec une voisine. Où la compassion du bon Samaritain disparaît très vite au profit d’un discours violemment poujadiste et raciste : « Ah, moi, il y a des soirs, je “leur” tirerais dessus à la carabine ! », s’exclame cette bonne âme si empressée de répandre le message d’amour de Jésus-Christ-leur-sauveur.

Midi approche à grands pas, à l’instant où je tape ces lignes, et il ne faut pas que je sombre. Je m’en vais donc m’offrir le meilleur antidépresseur que je connaisse : London Calling, avec le volume plein pot. « I’m Not Down », bordel de merde. « I’m Not Down. »

Mardi 3 mai. Journée de reportage dans un lieu de rêvasseries. Le midi, j’invite T. au resto, parce que c’est mon tour. Gasp. Le soir, je rentre par la route littorale. Itinéraire bizarre, avec des réminiscences à chaque détour : tiens, l’endroit où j’ai passé des vacances avec une bande de copains étudiants, il y a quinze ans. Tiens, la plage où on allait se baigner. Tiens, le petit fort que j’ai rêvé d’habiter. Tiens, mais j’ai une photo de la bande sur ce pont ! Effet très bizarre. Et remontée progressive dans le temps : « Tiens, mais je suis allé dans ce bled avec mes parents, quand j’avais dix ans ! » Côté boulot, je suis content. Je me rendais au rendez-vous surtout pour faire plaisir à T., mais en fait, on a déniché un super sujet de papier d’ambiance, c’est cool.

Mercredi 4 mai. Journée des minus : le matin, éveil musical. L’après-midi, Winnie l’Ourson au cinéma. Moi, je bosse la nuit. À quatre heures de sommeil en moyenne, je commence à tomber.

Jeudi 5 mai. Jour férié, bouquinage et jardinage. Yep !

Vendredi 6 mai. Journée bloquée pour attendre l’arrivée de Xave et Julie, Nordistes patentés qui m’ont mis au défi de leur préparer une carbonnade flamande. J’ai le sentiment confus que c’est aussi stupide que de faire un colombo à un Antillais, mais je ne sais pas refuser ce genre de paris stupides. On se refait pas… Finalement, ils arrivent à l’heure où je vais chercher les enfants chez la nourrice, pour un week-end thématique : « Vous êtes un jeune couple sans moutards ? Voilà qui va vous donner envie de le rester. »

Samedi 7 mai. Salon du livre à Pétaouchnok. J’aurais pu me sentir guilleret à l’idée de couvrir une manifestation de ce genre-là pour le journal local, mais je pressentais déjà confusément que quelque chose clocherait avant même d’y aller. Intuition plus que vérifiée : c’est le festival des édités à compte d’auteur. Lorsqu’ils me voient débarquer avec mon calepin et mon appareil photo, ils deviennent tous hystériques. Je représente la presse. Donc la reconnaissance, peut-être une miette de succès, si ça se trouve… Situation qui me met mal à l’aise : quand j’en interviewe un, ceux qui sont assis à proximité me font de grands sourires, m’interpellent, engagent gauchement la conversation pour que je m’intéresse à eux. Tout ça exhale un immense besoin d’exister dans le regard des autres, qui me soulève le cœur. Je pars nauséeux, je bidouillerai mon article comme je pourrai.

Quand je rentre à la maison, je lance l’idée d’une balade. Julie déteste la mer. Dans mon coin, c’est un peu handicapant. Je propose le marais, mais il y a quelques kilomètres à faire. Dans la voiture, en découvrant « la petite route du marais » sur laquelle j’emmène tout le monde, Nonale la Chacale me joue la méfiance normande : « Mais tu nous fais quoi, là ? Y a rien à voir ! » Rien, si ce n’est une lande sortie des eaux au printemps, avec le clapotis tout autour, le silence, la lumière et un ciel si bas qu’un canal s’est pendu, comme dirait l’autre. Sa réaction confirme ce que je savais déjà : dès qu’on est deux dans le marais, il y en a au moins un de trop. La promenade dure cinq minutes : je suis un incompris.

Dimanche 8 mai. Salon du livre, deuxième : aujourd’hui, non seulement je dois fournir une pleine page au journal sur le sujet d’hier, mais il faut en plus que je lise le bouquin qui a décroché le prix, pour en tirer une chronique. À dix-sept heures, on file à la mer pour faire courir les minus sur la grève… Ça va peut-être les fatiguer plus que nous, qui sait ?