Rein à vendre, très peu servi
07/03/2005
Adoncques il arriva que le Nonal décida de « vivre de sa plume », histoire d’honorer un pacte passé avec lui-même il y a de cela plus de vingt ans.
Bon, le chemin est difficile, mais avouez que j’ai des atouts exceptionnels : 33 ans, un parcours totalement chaotique, un CV qui ferait hurler de rire le plus indulgent des DRH, une situation géographique pathétique — tout au fond du trou du cul du monde —, une névrose qui me fait fuir la conduite automobile et un compte en banque où le rouge tourne au cramoisi, un peu comme le teint de mon « conseiller clientèle » quand il parcourt mon dossier.
Le Guide de la pige est formel : déjà, pour les jeunes gens qui ont plein de diplômes et les dents plus longues qu’un jour sans pain, c’est dur. Alors, pour les vieux cons flapis avec enfants à charge, ça risque de tourner au cauchemar.
Ça ne m’empêche pas de partir gaillardement au combat. De toute façon, je ne vois pas ce que je pourrais faire d’autre de ma vie. J’ai donc décidé que ce blog vous narrerait désormais les splendeurs et misères de cette nouvelle aventure du Nonal, intitulée « Nonal vend un rein pour manger des patates ».
Premier épisode : Nonal au pays des arnaqueurs.
L’histoire commence en novembre dernier. J’ai rendez-vous avec le directeur régional d’une boîte de com, laquelle appartient à un journal prospère et réputé. Il s’agit de définir les modalités d’une future collaboration : je devrai assister à un colloque national sur les énergies renouvelables et en tirer la matière d’un supplément de huit pages au format tabloïd. Une commande de l’organisateur du colloque, une agence nationale bien connue. Je saute de joie : le machin sera tiré à environ 130 000 exemplaires. Belle exposition pour le Nonal...
Les conditions sont modestes, mais j’ai déjà de gros problèmes de finances. Alors j’accepte avec joie. Et puis on me promet le statut de pigiste, ça me fera toujours un peu de cotisations sociales.
Je vous passe les détails sur la conférence. Je n’ai pas reçu de contrat de travail, mais ça ne m’inquiète pas : il y a eu un malentendu entre le gros directeur et le client sur la date du colloque, je me dis donc qu’ils n’ont pas eu le temps de s’en occuper. Et puis j’ai confiance : le journal auquel appartient la régie de com est honorablement connu pour son strict respect de la déontologie, je les vois mal en train de m’arnaquer...
Après avoir sué sang et eau sur mes textes pendant des dizaines d’heures, l’heure du bouclage arrive enfin. Le client, dont j’ai été le seul interlocuteur, me renvoie ma copie avec des commentaires satisfaits. Surtout, il a ajouté ma signature à la fin de chaque article.
— Ah mais non ! me dit-on chez mon « employeur ». C’est de la pub, pas question de signer !
Je ravale ma déception en pensant au chèque et je continue de sourire bêtement.
Plusieurs semaines plus tard, je consulte mon compte en banque en frémissant. Tiens ! Mon virement est arrivé, alors que je n’ai toujours reçu ni bulletin de salaire ni contrat de travail... Oh ! Oh !... Mais le montant versé ne correspond qu’à la moitié de ce qu’on m’avait promis... Un petit coup de fil ?
Résultat des courses, je suis une sous-merde.
— Vous n’avez pas de carte de presse, alors on a appliqué le statut de correspondant.
Dialogue de sourds avec l’employée qui s’occupe des règlements : si on ne me déclare pas comme rédacteur, je ne pourrai jamais justifier les revenus nécessaires pour obtenir la fameuse carte. Elle s’insurge, avec toute la légitimité que lui donne l’honorable maison qui l’emploie. On s’engueule un peu, je lui rappelle les conditions qui m’avaient été proposées à « l’embauche », elle m’envoie chier.
— Ce n’est pas au directeur régional de fixer les conditions.
Les nouveaux collaborateurs sont donc invités à signer un chèque en blanc, genre « je m’engage à bosser comme un malade sans savoir à l’avance les conditions misérables dont je vais bénéficier en retour »... On croit rêver. Bienvenue dans le monde accueillant de l’ultralibéralisme, mon petit Nonal...
Résumé : j’ai bossé pendant un mois pour des revenus nets qui équivalent à moins de la moitié du SMIC, mais qui n’en coûtent que le quart au journal puisqu’il ne règle pas de charges sociales dessus. On ne m’autorise pas à signer mes textes parce que je suis « rédacteur de pub », mais on me paye comme le gars qui fait le compte rendu des noces d’or des époux Michu à Pétaouchnock-en-Bouse. Je bosse pour une boîte de communication, mais je suis payé par le journal, qui m’envoie sans rire une attestation certifiant que je suis « correspondant local de presse » dans une ZUP où je n’ai jamais mis les pieds, vu qu’elle se situe à 300 kilomètres de chez moi...
Si j’avais trois sous devant moi, j’irais voir un avocat et je traînerais ces enfoirés en justice. Bon, vu que je n’ai même pas de quoi m’offrir le billet de train, ils sont tranquilles pour un moment. Finalement, c’est pas con, leur fonctionnement.
On est bien peu de choses, comme disait ma boulangère.