Pour cinq millions t'as plus rien

Lucie1 a dix-neuf ans et des grands yeux perdus de petite fille cassée. Elle habite seule dans un petit appartement en ville, la CAF paye son loyer. C'est tout : trop jeune pour le RMI, pas d'assedic, pas de parents pour l'aider. Rien. À la rubrique « ressources disponibles », Lucie a zéro.

Antoine a vingt ans. Il est hémiplégique (mais pas assez pour la COTOREP, qui ne lui a accordé que 50 % d'invalidité), et vit chez son père, Yves. Il y a encore une paire d'années, Yves était maçon à son compte. Et puis il a eu un grave accident du travail, un an d'arrêt. Sa boite a coulé, liquidation judiciaire, les huissiers ont tout embarqué. Il était patron ? Pas d'assedic. Il a retrouvé du boulot il y a peu, mais la médecine du travail l'a déclaré inapte. Pas handicapé, juste inapte : pas le droit de bosser, pas le droit de toucher l'allocation adulte handicapé. Alors, en attendant que le dossier de son RMI se débloque, Yves n'a rien. Nib, que dalle, nada. Mais l'État considère que son fils n'a pas besoin du RMI, puisqu'il est à un âge où les parents subviennent aux besoins de leurs enfants.

Raymond l'a, le RMI. Mais il est sourd profond, et son appareil auditif est tombé en panne. L'administration de tutelle qui devait débloquer l'argent a oublié de le faire, malgré des appels incessants de l'assistante sociale et de la mairie : pas payé, le prothésiste refuse de lui rendre son appareil. Alors Raymond n'entend rien depuis quatre mois. Remarquez, le jour où ses voisins ont porté plainte parce qu'il faisait trop de bruit (quand on est sourd, c'est pas facile de se rendre compte, hein...), les flics sont venus tout de suite. Comme quoi, il y a encore quelques services publics qui fonctionnent, ça rassure.

Yasmina est algérienne. Son père était français, sa sœur l'est aussi, mais elle, elle a choisi d'épouser un algérien et de vivre là-bas. Jusqu'au jour où elle a dû s'enfuir de chez elle, avec sa petite fille de quatre ans. Forcément, Yasmina, elle est allée chez la seule famille qui lui reste, sa sœur française. Mal vu, Yasmina ! Algérienne en France, elle est sans papier. Donc, pas de RMI (et la trouille de se faire expulser, accessoirement). À la rubrique « ressources disponibles », Yasmina a zéro.

Vous en voulez d'autres ? Parce que là, moi, je suis au bord de l'overdose. Si vous voulez, je peux vous en raconter encore dix-sept, des histoires comme celles-là. Dix-sept personnes, que j'ai rencontrées en deux jours seulement. Dix-sept comme vous et moi, en 2004, au pays des droits de l'homme et du citoyen.

Ça faisait des années que je me disais que ce serait bien de « faire quelque chose », alors j'ai profité de mon virage « changement de vie » pour arrêter de me raconter des histoires, et rejoindre une association fondée par un humoriste mort. Vous voyez laquelle ? Je ne la cite pas à cause de Google, mais j'ai rejoint les cantines du muscle cardiaque. Et ne venez pas me titiller avec des considérations à la petite semaine sur le charity business, ni avec des histoires de bonne conscience et d'éducation judéo-chrétienne, ce n'est vraiment pas le moment de me chauffer avec ça.

Aux cantines du muscle cardiaque de mon bled, ils étaient vachement contents de me voir débarquer, tout nouveau tout beau : les effectifs sont en baisse et la demande explose. Alors je me suis retrouvé « inscripteur ». Ça veut dire que je m'occupe du moment où on examine la situation des gens, juste avant que la campagne ne commence. Quand on n'a jamais travaillé dans le social, c'est un bon dépucelage : tu voulais aider, mon vieux Nonal ? Ben tiens, on va te mettre le nez dans le caca. Regarde bien la situation des gens qui viennent là. T'en étais content, de ta carte d'électeur ?

Je n'avais pas prévu de vous parler de ça. Mais en rentrant, ce soir, j'ai entendu que le nouveau Président de l'UMP (le frère du vice-président du MEDEF) a décidé de faire une grosse fiesta pour fêter son élection. L'UMP, vous savez ? Ce parti qui baisse les impôts de ceux qui ont la chance d'en avoir, qui oblige tout le monde à payer une part de sa consultation médicale, qui remplace le RMI par le RMA histoire de faire risette au frangin, qui s'attaque aux chômeurs et aux précaires, qui veut rallonger le temps de travail, qui brade les services publics, et qui râle après le droit de grève.

Le nouveau Président de ce parti-là, il s'organise donc une petite fiesta. À cinq millions d'euros la soirée2.

« Eeeh oui ! », soupirent nos amis libéraux en rôtant leur caviar. « L'homme est un loup pour l'homme ! »

Moi qui aime de plus en plus les bêtes et de moins en moins les bipèdes, je trouve l'analogie plutôt malvenue. Car chez les loups, les vrais, on n'a jamais vu un chef de meute s'enrichir en écrasant les plus fragiles.

1

Cherchez pas : j'ai changé tous les prénoms

2

Dépêche AFP du 26 novembre 2004 : « L'UMP a officiellement évalué à environ 5 millions le budget du congrès de dimanche au Bourget. »