On passe à la télé (2)

Résumé de l’épisode précédent : Nonal et les musiciens avec qui il travaille ont été escortés par des motards.


Quand on arrive sur le site de l’enregistrement, les organisateurs nous parquent dans une vaste salle grise avec le sol en ciment. J’accoste un gars qui passe : « Pardon, c’est où, les loges ? — C’est ici. — Comment ça, ici ? — Oui, vous avez tous une loge collective, on a trouvé ça plus accueillant. — Attends, tu rigoles, ici c’est le backstage. — Ouais. Mais ça sert de loges aussi. Et de foyer des artistes. — Et le catering1 ? — C’est là aussi. — Mais si je veux m’isoler avec un bouquin ? — Les chiottes sont au fond, là-bas ! »

Quand je comprends que je vais passer les vingt prochaines heures dans la promiscuité totale, au milieu d’une horde d’attachés de presse et de gens à qui je n’ai rien à dire, je réprime difficilement un sanglot. Bob Woodward s’approche de moi : « Bin tu vois, Nonal, c’est dans ce genre d’endroits que je suis content de vivre avec une femme qui fait un métier normal. » Tu m’étonnes, Bob !

Coup d’œil circulaire dans la salle : il y a là les participants habituels de ce genre de « galas » — règle numéro 1 quand tu travailles dans la musique : le jour où quelqu’un prononce devant toi le mot « gala », tue-le ou barre-toi. Le gala est au concert ce que Francis Huster est à Gérard Philipe.

Une dizaine de très jeunes « révélations » — un single au Top 50, et après tu disparais —, quelques vieilles gloires sur le retour — « Eh, Nonal, tu sais qui c’est, la vieille que tu viens de bousculer ? — Bin non. — P’tain, c’est BONNIE TYLER ! — Rhôôôôô non ? — Si, si. » —, et puis nous.

Enfin eux, les musiciens, et puis moi, le manager.

À un moment, je vous jure que c’est vrai, mes copains ont pris leurs instruments et, comme ils se faisaient un peu chier, ils ont JOUÉ DE LA MUSIQUE. Ça a scié l’assistance tout entière. « Comment, des musiciens, ici ? Avec des instruments en bois ? Diiiingue ! »

Et puis l’enregistrement de l’émission a commencé. Un animateur de troisième zone est monté sur la scène et il a commencé à citer les noms des gens que l’assistance en liesse2 allait pouvoir regarder faire semblant de chanter.

« Et je vous demande d’applaudir… LORIE — tonnerre d’applaudissements —, ainsi que… BONNIE TYLER — triomphe, cris de joie du public —, et puis… BILLY CRAWFORD — évanouissements dans la salle —… », etc., etc.

Et finalement, le gars a dit : « Et faites aussi un triomphe à… » — et il a cité le nom du groupe avec qui je travaillais.

Et là, silence de mort dans la salle : pas un bruissement, pas une respiration, rien. Je crois que c’est à ce moment précis que j’ai commencé à rire nerveusement.

Après, c’est devenu l’enfer. Pendant que « leurs âââârtistes » se relayaient sur la scène, les attachés de presse se sont lancés dans le concours du plus gros ego — sans suspense, ils sont tous arrivés ex æquo.

Attaché de presse dans une maison de disques, c’est un boulot très bizarre. On a des « âââârtistes », on vogue de fête en fête, on tutoie les plus grands et on rivalise d’invention pour se mettre en valeur — tout en faisant semblant de rester au service des âââârtistes. En tout cas, c’est ce qui ressortait du brouhaha général.

Le nôtre, d’attaché de presse, il souffrait le martyre, le pauvre : tous ses petits camarades avaient la chance d’avoir des âââârtistes normaux. Disques d’or au moins, jeunes, beaux, bien habillés et diffusés sur les radios jeunes. Lui, il se traînait une bande de culs-terreux dépenaillés que personne ne connaissait, qui rigolaient comme des hyènes et qui faisaient chier parce qu’ils avaient honte de faire du play-back.

Alors il était bien obligé d’en rajouter. Plus la soirée avançait, plus il parlait fort : « Et toi, t’es allé à la soirée de M6 sur la péniche, samedi ? Ah non, il paraît que c’était minable. La fête de TF1, en revanche, c’était GE-NIAL. Il y a MACHIN qui est passé, tu savais qu’il est avec BIDULE, maintenant ? »

À un moment, n’en pouvant plus, j’ai essayé de faire de l’humour. J’ai demandé à Bob Woodward, sur le même ton : « Et toooâ, t’es allé à la fête de Ouest-France sur une barcasse au milieu de la Vire ? Y avait des œufs de lump, on s’est É-CLA-TÉS ! MACHIN est passé, tu savais qu’il couche avec TOUT LE MONDE ? »

Mes copains ont rigolé comme des baleines. Les autres m’ont regardé en se demandant s’il fallait appeler la sécurité pour me sortir. Et l’attaché de presse m’a fait la gueule pendant les 24 heures qui ont suivi.

Bon, ça a encore duré des heures comme ça. À la fin, mes copains ont suivi le reste de la troupe dans une boîte minable, où deux célébrités à peine sorties du Loft se déhanchaient piteusement — sous les yeux de dizaines de danseurs professionnels qui n’osaient pas aller sur la piste de peur de les humilier.

Moi, j’étais déjà dans ma chambre d’hôtel, avec un bouquin.


Le premier indicateur, quand tu fais une télé, ce sont les retours d’impression : la fois où le groupe avait joué dans une émission dominicale animée par un présentateur très gentil, plein de gens nous en avaient parlé. Celle où on s’était levés très tôt pour aller au « 7 h-9 h » d’une radio jeune, aussi.

Mais là, silence radio. Cette émission n’a servi à rien, personne ne l’a jamais vue.

Sauf ZAKO3000.

Il était dans sa chambre d’hôtel et il est tombé dessus par hasard, en sortant de sa douche.

Au Tchad.

Si.

1

Catering. n. m. Repas, lieu où l’on prend les repas. Exemple : « Il est où, Bob ? — Il est en train de dévaliser le catering ! »

2

Petite précision : les âââârtistes n’étaient pas payés, puisque c’était de la promo. Ce n’était pas un concert, puisque tout le monde se trémoussait en play-back. On n’a pas été nourris ni logés dans des conditions normales, puisque meeeeerde, quoooâ — salades froides et hôtel Formule 1, quand même, faut pas déconner. Mais le public, lui, il a réellement payé sa place : 70 F de l’époque — 10,67 euros — par tête de pipe, multipliés par 12 000 spectateurs. Faites le calcul : y a des télés câblées qui savent bien se démerder, je trouve…