On passe à la télé (1)

La maison de disques1 avec qui on avait « signé », c’était quelque chose. Un immeuble entier à deux pas de l’Arc de Triomphe, des escaliers aux murs tapissés de disques d’or et des vedettes des années 70-80 qu’on croisait dans les couloirs.

Une boîte de légende. Un peu fanée, la légende, mais quand même. Un jour, d’ailleurs, j’ai pas pu m’empêcher de grincer. On attendait dans les couloirs d’une émission de variétés, et C., la responsable de la promo et du marketing, commençait à me bâcher gentiment sur ma vie de provincial. D’après elle, j’étais une sorte d’alien sympathique, un gars qu’il aurait fallu coller dans une réserve. Pensez : je m’habille comme un cul-terreux — 501 et T-shirt non moulant —, je ne regarde pas la télé, je ne vais pas dans les soirées huppées sur des péniches et j’aime bien lire des livres. Vingt ans de retard, quoi.

Alors, ce jour-là, elle m’a demandé :

— C’était bien, Champs-Élysées, samedi ?

— Ouais, j’ai répondu. C’était l’émission du 3 juin 1978. T’aurais dû regarder, ça t’aurait remonté le moral : à cette époque-là, y avait plein d’artistes de chez vous qui passaient à la télé…

C. a un peu blêmi, et puis elle a ri. Jaune.

Bref. Un jour, C. a trouvé un plan d’enfer pour le groupe que je manageais. Un partenariat avec une télé, qui s’engageait à diffuser le clip en boucle. Génial.

Bon, la télé en question, c’était une chaîne câblée.

Et le clip, on n’en avait pas.

Et, personnellement, je trouvais le plan extrêmement foireux. Mais ils ont tous insisté, y compris Meilleur-directeur-artistique-de-la-terre, alors j’ai rangé mes arguments dans ma poche et je me suis collé un air souriant.

Pour valider le partenariat, il fallait que le groupe participe à une émission, genre « remise de diplômes aux chanteurs méritants ». L’enregistrement avait lieu dans un hangar de province, genre Zénith, mais en plus grand.

Le jour de l’enregistrement, on a pris notre train spécial avec plein de jeunes personnes que je ne connaissais pas, mais dont la seule évocation a fait pâlir la baby-sitter de mes gosses quand je lui ai raconté au retour. Des gens dont le métier consistait à chanter en play-back sur une chorégraphie épuisante à regarder, tout en exhibant leur nombril. Très frais, très sympa.

Quand le train est arrivé dans la gare de province, il y avait plein de gros types de la sécurité sur le quai, pour nous protéger des fans hystériques — bon, pour nous, y avait pas de risque, rassurez-vous.

Puis on est montés dans un bus et on a rejoint la salle de spectacle en grillant tous les feux rouges, avec deux motards de la police nationale en escorte2. Là, on s’est dit « grosse prod ! » et on s’est réjouis à l’avance en pensant à la chambre d’hôtel qui devait nous attendre : quand on faisait une émission à la RTBF, à Bruxelles, on arrivait au studio sans vigiles et sans escorte, mais on dormait dans un quatre-étoiles de l’avenue Louise. Là, on pouvait soupçonner que cette chaîne-là avait au moins pété le Relais & Châteaux.

Raté.

Les vigiles, les motards, c’était juste pour la première impression. L’hôtel, c’était un bête Formule 13.

Après, ça a été l’enfer.

À suivre !

1

Cherchez pas, elle a disparu.

2

Hélas, c’est rigoureusement authentique.

3

Authentique aussi, comme tout le reste de ce post.