Nos amis les journalistes
20/05/2005
Je viens de tomber par hasard sur un texte écrit il y a sept ans. J’essayais alors de lancer une sorte de fanzine autour du groupe musical dont j’étais le manager, et il semble que j’avais une dent contre les médias :
« Comme l’être humain, avec qui il partage la plupart des caractéristiques physiques, le journaliste musical peut se montrer sensible, chaleureux, voire, si l’on en croit la rumeur, franchement sympathique. Parfois. Dans le cadre strict de sa vie privée. En fin de journée. Mais il ne faut pas rêver. Dans ses relations professionnelles, le journaliste musical ne saurait esquisser ne serait-ce que l’ombre d’un sourire. Il passe trop de temps à éviter l’attaché de presse, son principal prédateur, pour trouver encore un peu de saveur à la vie. »
C’est ce que j’écrivais dans le premier édito de cette éphémère publication. À la lumière de mes expériences les plus récentes, c’est assez drôle. Quoique je me flatte d’avoir refusé la direction d’une rubrique « musique » dans le trimestriel où je bosse, au profit d’articles qui m’intéressent beaucoup plus. Je ne suis pas sûr d’échapper au principe de Peter, mais au moins j’essaie.
La relecture de ce papier m’a rappelé l’épisode glorieux intitulé « Nonal et les radios », que je m’en vais vous conter aujourd’hui.
Le groupe dont il est question venait de m’embaucher. Un mois plus tard, il se produisait sur une petite scène parisienne : il s’agissait donc de faire la promo en urgence.
Moi, compétent en rien mais plein de bonne volonté, j’avais commencé à harceler les médias pour qu’ils parlent de la série de concerts. Pour ça, j’avais deux atouts formidables : L’Officiel de la musique, d’une part, et ma bonne grosse naïveté de paysan normand, d’autre part. Je savais que ce serait dur, mais je m’accrochais : j’envoyais des CD à tous les journalistes qui me paraissaient intéressants, je remplissais leurs boîtes vocales de messages sur le groupe, je tartinais des communiqués de presse à longueur de journée, bref, je passais dix heures par jour à ne faire que ça.
Un boulot de dingue, couronné de succès puisque j’ai fini par décrocher deux interviews sur de grosses radios internationales : Radio Libertaire et Fréquence Paris Plurielle… En presse écrite, j’avais également cartonné, puisque j’avais eu une brève dans Lylo et une autre dans Paris-Boum-Boum. Mais j’étais jeune, donc, et plein d’allant : j’emmenais les musiciens répondre à ces prestigieux médias dans une bonne humeur communicative.
Imaginez : trois heures de route et quelques bouchons pour arriver à Saint-Denis, une heure d’interview avec un vieux chroniqueur lugubre dans les locaux lépreux de Fréquence Paris Plurielle, et re-trois heures de route pour regagner notre province profonde. Et la teneur de ces heures d’anthologie de l’histoire de la radio mondiale, je vous raconte même pas :
« Alors, nous sommes ici avec Machin, musicien dans le groupe Truc, et avec Nonal, manajère. Pour commencer, nous avons cinq invitations à vous offrir pour le concert de Truc : il vous suffit de nous téléphoner à la radio… »
Dix minutes passent.
« Bien. Personne n’ayant téléphoné, je vous rappelle que les invitations sont toujours disponibles pour le concert de Truc… »
Une heure trente pendant laquelle le type m’a posé des questions glauques, en m’appelant « Nonal, manajère », ce à quoi je répondais invariablement « … de moins de cinquante ans ». Mais je ne l’ai pas vu sourire.
Et puis, un jour, la victoire : j’avais décroché une interview à France Info. Vous n’imaginez même pas l’euphorie dans laquelle j’ai baigné pendant trois jours. Putain, FRANCE INFO, quand même, les mecs ! J’en revenais pas.
Le jour dit, j’emmène donc les cinq musiciens à Paris, et nous nous perdons de bon cœur dans les couloirs de la Maison de la Radio. Finalement, on croise l’attachée de presse de la salle de concert où le groupe allait se produire.
« Machine ! Quelle surprise ! »
Tu parles…
« Salut, les gars. Je suis contente de vous voir : je vais vous accompagner à France Info. Ça fait longtemps que j’ai pas vu la journaliste, et il faut que je l’invite à déjeuner. »1
Nous, contents de trouver un visage ami dans les méandres de la Maison ronde, on ne pipe pas mot et on la suit. Je vous épargne les détails sur l’enregistrement, plutôt laborieux. Je crois qu’ils ont recommencé trois fois, dans un studio grand comme mes toilettes. À la fin, la journaliste était au bord de la dépression nerveuse.
Toujours est-il qu’une fois l’interview terminée, l’attachée de presse parisienne a eu LA grande idée :
« Comme il n’est pas tard, on pourrait faire le tour des chroniqueurs de la maison. Je pourrais vous présenter… »
Grande idée : ainsi, j’allais voir le visage de ces gens que je harcelais depuis des semaines au téléphone — et réciproquement.
Et on l’a fait. Pendant une heure, on a suivi l’autre andouille au pas de course. Elle s’engouffrait dans les bureaux des différents animateurs de France Inter, je la suivais un peu en retrait, et les musiciens restaient dans le couloir, derrière la vitre.
« Bonjour, Bidule ! »
Cris d’orfraie du journaliste :
« Ah ! Unetelle ! Je suis content de te voir ! C’est bien le mois prochain que vous avez la chanteuse Sybil Chouchoute ?
— Oui, mais dans dix jours, on a le groupe Truc. Tiens, je te présente Nonal, le manager. Et les musiciens qui sont dans le couloir… »
Petits signes de la main des intéressés.
« Truc ? Ouais, bof, j’ai pas écouté. Bon, comment on fait pour Sybil Chouchoute ? Tu peux me passer un CD tout de suite ? Je brûle d’envie d’en parler dans la prochaine émission !… »
Ce matin-là, on a bien travaillé : dans les jours qui ont suivi, Sybil Chouchoute a eu une couverture médiatique formidable2.
Voilà comment j’ai commencé mon précédent boulot, il y a huit ans. Après, rassurez-vous, j’ai un peu progressé. On a fait les émissions des animateurs vus ce jour-là, mais bien des années plus tard. Et puis il y a eu des épisodes assez drôles à la télévision, j’en parlerai un de ces quatre.
Mais, pour finir sur mes relations avec les radios, j’ai une dernière anecdote.
On est en 2000. Le groupe Truc a bien évolué. Théophraste Responsable, le programmateur musical d’une radio nationale, nous a proposé un partenariat qui ne se refuse pas. Comme le groupe vient de finir son nouvel album, je prends rendez-vous avec lui pour lui faire écouter le mixage sur un CD-R.
« Mmouais… C’est pas mal, mais ça sent l’autoproduction. Le son est vraiment à chier. Désolé, les gars, mais je pourrai jamais passer ça sur mon antenne.
— Mais enfin, Théophraste ! Tu vas pas nous lâcher comme ça ?
— Non, non, le partenariat tient toujours pour les annonces de concerts. Mais pour la prog, c’est non. Définitivement. »
Je rentre chez moi un peu dépité. Le temps passe, et j’oublie Théophraste. Entre-temps, j’ai rencontré Ladislas Facétieux, directeur artistique dans un label qui vient de cartonner avec un gros, très gros succès. Rencontre sympa, proposition de contrat, quelques échanges de fax entre l’avocat de Maisondedisques et le nôtre3, et, en juin, on signe avec Maisondedisques.
Le temps passe, tournée d’été oblige, et, en septembre, un mois avant la sortie du disque sous le label Maisondedisques, je retourne voir Théophraste, un nouveau CD à la main.
« Tiens, Théo. Je t’ai amené le nouveau mix de l’album. Tu n’es pas sans savoir qu’on a signé avec Maisondedisques ?
— Non, non, Nonal, je l’ai appris en juin. Je trouve ça formidable pour vous. Bon, alors, ça donne quoi, ce disque ? Assistante, tu peux le mettre sur la platine, s’il te plaît ? »
Il écoute attentivement la chose, et son constat est sans appel :
« P’tain, c’est VRAIMENT BIEN ! Tu vois, Nonal, quand je te disais que vous deviez signer avec une vraie maison de disques ! Rien à voir avec ce que tu m’as fait écouter au printemps : là, c’est pro, c’est carré, le son est formidable, et on sent la patte de Ladislas Facétieux… Ah, je suis content de vous voir progresser comme ça ! »
Je suis reparti content.
Ce qu’il ignorait, le Théophraste, c’est que le contrat qu’on avait signé avec Maisondedisques, c’était ce qu’on appelle un contrat de licence : on restait les producteurs du CD, à charge pour le label d’assurer la distribution et tout ce qui va avec, promo et marketing.
Et la bande qu’il venait d’entendre, c’était RIGOUREUSEMENT la même que celle que je lui avais apportée six mois plus tôt. La seule chose qui avait changé, c’est l’étiquette…
Comme disait ma boulangère, on est bien peu de chose.
On est en 1997 : les branchouilles parisiens ne disent pas encore « un déj’ ».
Pour pas grand-chose, d’ailleurs, parce qu’elle a dû faire trois spectateurs en tout et pour tout, et puis elle a disparu de la circulation. Aujourd’hui, j’aime à croire qu’elle anime des soirées karaoké dans un camping du Var, je sais pas pourquoi…
L’ancien leader du groupe où mon frère était bassiste, encore plus mauvais avocat que chanteur, mais ça, je l’ignorais à l’époque.