Le plus beau jour de ma vie (1)

Le plus beau jour de ta vie, c'est pas comme dans les films.

Dans les films, la dame perd les eaux à un moment complètement incongru, genre un dîner chez l'ambassadeur. Le monsieur panique totalement, mais il réussit quand même à démarrer sa bagnole. Ils foncent à l'hôpital à 250 km/h, les flics les arrêtent, mais ils sont gentils : quand ils comprennent qu'un monstre gluant va sortir de la dame, ils décident d'escorter la voiture toutes sirènes hurlantes. Pendant ce temps-là, quelqu'un a prévenu les urgences : ça tombe bien, tout le personnel du service était justement en train de jouer à la belote en attendant le client. Quand le cortège arrive devant l'entrée de l'hosto, la voiture s'arrête dans un nuage de poussière, et des gens en vert se précipitent avec un brancard. En deux secondes, la dame est branchée de partout et, une minute après — moins si c'est un film produit par Luc Besson : « Plus nerveux, le montage, coco ! » —, le monsieur et la dame sont très contents d'avoir un bébé de plusieurs semaines dans les bras. Le jour de leur naissance, dans les films, les bébés ont toujours plusieurs semaines. Les réalisateurs de cinéma vivent dans un monde parallèle où la gestation humaine dure à peu près onze mois.

En vrai, rien à voir. Bon, déjà, nous, c'est deux bébés qu'on avait commandés : on aime bien faire les choses en grand. Sauf que deux bébés dans un seul utérus, ça inquiète légèrement le corps médical. Ça fait que Nonale la Chacale était déjà à la maternité depuis une semaine. Quant à moi, ce matin-là, à sept heures, je dormais dans mon lit, du coma du juste.

Et tout à coup : « Dring ». En temps normal, j'ai besoin de deux cafés, d'une cigarette et de trente minutes de douche pour retrouver un minimum de capacité de raisonnement. C'est vous dire si j'ai été pris de court :

— Allô ?
— Dépêche-toi, c'est pour ce matin !

Et là, je voudrais faire une petite parenthèse sur le thème « les femmes viennent de Vénus, les hommes mangent des Mars ». La grosse différence entre elles et nous, c'est qu'elles ont évidemment compris dès la première seconde que l'objet de leurs neuf mois de galère, c'est un bébé. Pour nous, c'est un peu plus confus que ça : on sait qu'elles sont enceintes, on se rappelle vaguement des cours de sciences naturelles en cinquième, on essaie de ne SURTOUT PAS se repasser mentalement les images du film gore que la prof nous avait projeté un jour pluvieux — le bébé qui naissait en noir et blanc doit avoir au moins 45 ans aujourd'hui. J'espère qu'il s'est débarrassé de toutes ces glaires qui nous donnaient envie de vomir, sinon sa vie a dû être un enfer —, mais ça s'arrête là. Ça donne des conversations un peu bizarres, parfois :

— Ça va, Nonale ?
— Ouais, les nausées sont finies, elle a retrouvé l'appétit.
— Elle est enceinte de combien, là ?
— Quatre mois.
— Et vous connaissez le sexe du bébé ?
— HEIN ? QUEL BÉBÉ ???

J'exagère à peine.

Donc, ce jour-là, plus moyen de faire l'autruche : dans moins de vingt-quatre heures, le qualificatif « enceinte » ne pourrait plus s'appliquer à Nonale, mais, en échange, on allait avoir la responsabilité de deux petites choses molles et bruyantes.

Ça fait que les petites angoisses tranquilles que j'aurais dû éprouver à un rythme paisible tout au long de ces neuf mois, elles me sont tombées dessus toutes en même temps. Blam.

Alors j'ai fait comme dans les films. J'ai sauté dans mon jean, j'ai démarré ma bagnole comme un débile et les pneus ont hurlé sur le goudron. « Tiens, il a l'air encore plus taré que d'habitude, on dirait que c'est pour aujourd'hui », se sont dit mes voisins en trempant leurs tartines. Après, j'ai traversé la ville en regardant fixement la route, je me suis garé comme Starsky et Hutch, mais sans la chanson — « Staaaarsky et Hutch, tadi tadi ti da dam, Staaaaaaarsky et Hutch, deux flics un peu rêveurs et rieurs mais qui gaaaaagnent toujours… à la fin ! » —, je me suis cogné dans la porte vitrée, j'ai traversé le hall en courant, je me suis gouré de chambre, j'ai fini par trouver la bonne porte et là, horreur.

Il n'y avait plus personne dans le lit défait.

Les extraterrestres avaient enlevé ma fiancée.

Ou pire, elle était déjà en train de jouer au tarot avec mes enfants, qui demandaient « Au fait, c'est qui, notre père ? » en annonçant une garde contre.

C'est le moment qu'une aide-soignante a mal choisi pour passer une tête dans l'entrebâillement de la porte.

— Elle est où ? ai-je demandé avec le regard d'Hannibal Lecter quand il renifle Jodie Foster. ELLE EST OÙ, JE VOUS DIS ?

La dame a tranquillement essuyé les postillons sur sa blouse, puis elle m'a répondu très doucement, comme si j'avais une grenade dégoupillée dans la main :

— Ne vous inquiétez pas, tout va bien. Venez, je vous emmène.

À suivre