Jours tranquilles à Trifouillis-sur-Mer
13/12/2004
— Nonal, qu'est-ce que tu veux, pour ton anniversaire ? — Bin... Euh... Rien... — Arrête, merde, tu me fais flipper. Tu peux pas avoir envie de rien, quand même ? T'es malade ? Déprimé ?
Bin non, je veux rien pour anniversaire, c'est tout. J'ai encore plein de livres à lire, j'ai pas fini d'écouter mes disques préférés, il y a de la bouffe dans mon assiette et deux-trois rigolades dans ma vie, ça me va. Je veux rien.
Enfin si. Je voudrais que ça continue comme ça. Je voudrais encore les rires de mes enfants, le bruit de la mer, continuer à faire des projets. Je veux bien prendre des grandes claques dans la gueule aussi, mais seulement celles qui font avancer si c'était possible.
J'ai bientôt 33 balais, des soucis, des emmerdes, un banquier plus collant qu'un pou affamé, mais je suis heureux. Hier, les copains sont passés. On était bien, on a eu envie de filer le moment entre nos doigts. On a fait quelques courses, on a débouché une bouteille, il faisait bon... Qu'est-ce que vous voulez que je demande de plus ?
Avant, j'avais un métier (je ne suis pas sûr que le mot « métier » soit bien adapté, mais je n'ai que celui-là en stock) où je me faisais chier à longueur de journée, où surtout je me sentais parfaitement incompétent et inutile. Ça me rapportait de quoi payer le loyer, mais à quel prix ? Aujourd'hui, je ne fais que ce je sais faire, j'apprends de nouvelles choses tous les jours, je travaille aux heures qui me chantent et j'ai le temps d'écouter les vagues. Alors même si je dois courir après les chèques (et me ruiner la santé avec mes excès de café), je ne regrette pas.
Quand j'habitais dans une banlieue chic, je rentrais chez moi en bagnole, je disais bonjour au voisin et je courais me calfeutrer à l'intérieur. Ici, dans la petite ville du bout des terres, je marche à pied, je bois un expresso au comptoir, je parle avec tout le monde et j'oublie un peu mes sectarismes pénibles. Je me suis rappelé à temps que les gens sont des êtres humains, et qu'ils sont tous chauffés à 37 degrés. Il était temps.
Bon, tout ça ne passe pas sans quelques périodes de doute. Ces derniers jours, par exemple, j'ai parfaitement ressenti la tragique vacuité de mon existence.
Il faut dire que, dans la série « je suis impécunieux mais je me soigne », j'ai commencé à jouer les mercenaires pour une boîte de com'... « Au clair de la Lune, mon ami Nonal... Prête-moi ta plume pour faire un journal », vous voyez. Au programme cette semaine, la réalisation d'un supplément du quotidien de mon coin sur un colloque très très sérieux, organisé par des gens qui ne le sont pas moins.
Ça fait que je me suis fadé le colloque en question, forcément. Je passerai sur le rythme insoutenable de ce genre de manifestation (surtout quand on ne maîtrise pas le quart de poil du sujet traité et qu'on a les neurones en ébullition dès la première heure). J'ai réussi à tenir trois fois 13 heures sans café, sans manger, et quasiment sans fumer mais j'exige que ce soit notifié dans le livre des records.
Ce qui m'a vraiment étonné, c'est de me trouver au milieu de gens socialement intégrés. Chauffés à 37 degrés, eux aussi, mais vachement moins rustiques que ceux que je fréquente d'habitude. Propres sur eux, impliqués et compétents, trouvant normal d'enquiller des débats plutôt ardus (mais j'en ai vus qui dormaient) au mépris des besoins élémentaires de nos pauvres organismes épuisés... Et tout ça avec un air dégagé, comme si c'était normal de se taper en plus un « dîner de gala », en costard et robe du soir, après avoir bossé comme des mules pendant douze heures de rang. Moi, là-dedans, j'étais le cheveu gras sur la soupe. Repérable à cent mètres à la ronde avec ma dégaine d'inapte social et mes cernes sous les yeux.
Ça me désole de le constater, mais notre courageux Premier Ministre, celui qui veut « remettre la France au travail », a misé sur le bon cheval. Je croyais que l'humanité se serait contentée d'avoir de quoi se nourrir, de l'amour et une vie intéressante si on lui avait laissé le choix. Mais je me gourais. Il y en a pour qui le travail n'est pas un moyen, mais bien un but en soi. Extrait d'une intervention :
L'ANIMATEUR — Je vous demande d'accueillir Monsieur Machin. Non content de travailler 50 ou 60 heures par semaine, Monsieur Machin a une grande passion. Est-ce qu'il s'y consacre la nuit ou le week-end, toujours est-il que...
MONSIEUR MACHIN (qui l'interrompt, furieux qu'on ait mis ses capacités en doute) — Ah non ! La nuit, je travaille aussi.
Vous dire que je me suis senti comme un étron sur de la faïence propre serait un euphémisme.
Quand j'étais au lycée, un de mes profs s'était fendu d'un commentaire plutôt laconique, sur mon bulletin trimestriel. Il n'avait écrit qu'un seul mot, « dilettante ». J'étais tellement fier que j'avais affiché le papier dans ma chambre.
Je sais que c'est pathétique à mon âge, mais je ne renie rien. La prochaine fois qu'on me demande ma profession, j'arrête de me perdre dans des explications vaseuses qui mettent tout le monde mal à l'aise. Et je réponds « dilettante ».