Il y a dix ans

Il y a dix ans, j'habitais dans un petit appartement de centre ville.

Il y a dix ans, je faisais encore de l'animation avec des enfants de 9-11 ans, dans un quartier pas très favorisé. J'étais fier, parce que j'avais réussi à monter une petite bibliothèque de prêt, au centre aéré. Les mômes prenaient des bouquins, et quand ils les ramenaient, on en parlait : je les avais lus aussi. C'est sans doute la seule chose positive que j'aie réalisée cette année-là. Pas de bol, ça ne plaisait pas aux sinistres imbéciles qui dirigeaient le centre : j'empiétais sur les prérogatives de l'école. On me payait pour faire de la pâte à sel et des courses à pied, pas pour montrer à ces mômes qu'ils n'étaient pas les légumes lobotomisés que la société les avait programmés à devenir.

Il y a dix ans, je faisais aussi du soutien scolaire pour une pauvre gamine un peu larguée depuis le divorce de ses parents. Sa mère culpabilisait tellement de ne pas pouvoir s'occuper elle-même des devoirs de sa fille qu'elle m'accueillait tous les soirs avec un café et des chocolats. Ça me fait drôle de réaliser que cette môme est peut-être déjà mère, à son tour.

Il y a dix ans, je cherchais sans entrain un poste d'objecteur de conscience pour « accomplir mon service national ».

Il y a dix ans, j'étais un peu dépressif. Alors je compensais en me gavant de hamburgers devant des sitcoms débiles, et l'obésité me guettait.

Il y a dix ans, j'étais convaincu que je n'aurais jamais d'enfants. Je disais qu'il faut être très égoïste pour se reproduire dans un monde aussi pourri.

Il y a dix ans, j'étais bien placé pour lire le journal. Parce qu'en plus de faire de l'animation le mercredi et du soutien scolaire tous les soirs, je bossais dans le quotidien régional le plus vendu dans ce pays.

Il y a dix ans, ma mère se demandait à quoi ma carte d'étudiant pouvait bien me servir. Elle avait raison de se faire du souci.

Il y a dix ans, on faisait des grands feux avec mes potes. On se réunissait dans des grottes ou sur la plage, on fumait des joints en ricanant bêtement, et on avait l'impression d'être vachement éveillés et conscients.

Il y a dix ans, je pensais que les gens qui ont vécu sous l'Occupation étaient tous des salauds, parce qu'ils n'avaient rien fait pour empêcher les rafles.

Il y a dix ans, un gouvernement a organisé un génocide en toute impunité.

Il y a dix ans, des milliers d'hommes sont devenues des bêtes immondes qui allaient tuer des femmes et des enfants, en chantant, sous l'indifférence polie de tous les pays occidentaux, dont le mien. Ceux-là sont aujourd'hui libres.

Il y a dix ans, quelques rares enfants ont survécu dans des charniers puants, sous les corps sanguinolents de leurs parents et de leurs frères et sœurs.

Il y a dix ans, un million d'êtres humains sont morts au Rwanda parce qu'ils n'étaient pas de la bonne ethnie. Et moi, putain de merde, JE FAISAIS QUOI ?