Dix ans

Sacrée première journée de printemps !

Ça a commencé vers 15 heures, hier. Je roulais tranquillement vers un rendez-vous quand la certitude m’est tombée dessus à la vitesse d’une météorite : pour la première fois depuis plusieurs mois, je n’avais pas froid.

Le ciel était bleu, il y avait le bon rayon de soleil au bon endroit, ça sentait bon le printemps, la lumière éclaboussait la campagne et ma rédac’chef voulait me proposer un peu de boulot — pas énormément, rassurez-vous, je vais pouvoir gémir encore quelque temps sur ce site. Eh bin, en vérité je vous le dis, c’est une situation plutôt agréable.

Attention, je ne renie pas ce que j’ai écrit sur l’amour immodéré que je porte à l’automne, à l’hiver et aux temps maussades en général. Mais une petite journée de printemps, je crache pas dessus non plus.

Et puis, hier soir, j’avais rendez-vous avec un retour en arrière plutôt saisissant. J’allais voir une pièce de théâtre dans une salle du coin. Pas n’importe quelle salle : celle où j’ai fait mes premiers pas dans le monde du spectacle vivant, il y a un peu plus de dix ans. Et pas n’importe quelle compagnie : justement, celle avec qui j’ai fait ces premiers pas-là. Des gens qui vivent très loin de chez moi, à l’autre bout de la France, très exactement, et que je revois occasionnellement, tous les trois ans en moyenne. Des gars qui font un boulot que j’admire, des gens que j’aime fort, aussi.

C’est pas rien, une salle de spectacle. C’est un endroit magique, je trouve. En tout cas, c’est un endroit où j’adorais travailler. D’abord, parce que le temps n’a plus cours : il y fait noir, on ne sait pas très bien si, dehors, c’est le jour ou bien la nuit, on s’en fout. On est coupé du monde et la seule priorité, c’est que le spectacle ait lieu. Alors on fait ce qu’on peut pour que la magie opère. On installe le plateau, on monte les décors, on fait les branchements, on règle les lumières, on essaie le son. Les comédiens arrivent, prennent possession de la scène, habituent les planches à leur pas. On est crevés, parce que généralement on a déjà fait ça la veille et qu’on recommencera le lendemain, on a un filet de sueur qui coule, on carbure au café ou à la bière selon les individus, on s’oublie complètement. Et, quand le public entre dans la salle, que le noir se fait et qu’une première réplique, un premier regard surgissent de la scène, tout devient possible.

Quand on fait ce boulot, les relations humaines se concentrent beaucoup plus vite qu’ailleurs : on se rencontre un jour, on se quitte le lendemain. Pas le temps pour les fioritures. Alors on se tutoie tout de suite, on s’engueule très fort ou on s’adore immédiatement.

Avec ces gars-là, on s’est plutôt adorés. On s’était rencontrés sur une tournée d’une quinzaine de jours, deux semaines de bringue fébrile et de boulot acharné comme j’en avais peu connues jusque-là. Pendant longtemps, j’ai vu toutes leurs pièces. Ils sont revenus plusieurs fois dans ma région, je suis allé les voir en Avignon, j’ai assisté à la première d’un de leurs spectacles chez eux. Et puis le temps a fait son effet, j’ai raté quelques-unes de leurs créations et je les ai un peu oubliés, il faut l’avouer. La dernière fois que je les avais vus, c’était il y a trois ans. Mais c’était dans une salle où j’avais moins de souvenirs.

Hier, ça m’a sauté dessus. Le lieu n’avait pas changé. Tout était EXACTEMENT comme il y a dix ans. Les mêmes projecteurs, les mêmes tapis de scène, les mêmes odeurs, les mêmes lumières, les mêmes gens aussi. Et puis eux non plus n’avaient pas changé. J’avais l’impression de les retrouver après les avoir quittés la veille : alors, les gars, bien dormi ? Depuis dix ans ?

C’est vraiment une sensation étonnante. Parce qu’en même temps, ils sont bien là, ces dix ans. Je les sais et je les sens. Mais hier, j’avais le sentiment aigu que cet intervalle-là, c’est à la fois un siècle et un instant, un fossé incroyable et le saut d’une puce, tout ça mélangé.

Et puis on s’est quittés. Il y a dix ans, je serais allé manger avec eux jusqu’à pas d’heure. Mais là, ça me faisait 120 bornes aller-retour et je sentais bien que c’était vain. À quoi bon chercher à repousser l’inéluctable ? De toute façon, ils repartiraient, moi aussi, et on atterrirait fatalement en mars 2005. Ils m’ont demandé si je venais sur les autres dates de la tournée. Il y a dix ans, c’est ce que j’aurais fait. Mais là, ça tombe sur des jours où j’ai des rendez-vous, peut-être pour un peu de boulot en perspective. Alors on s’est dit au revoir, contents de s’être revus, un peu déçus aussi. « À bientôt ! », on s’est dit. « Bientôt », c’est demain ou dans dix ans. Finalement, c’est pareil.