Amnésie

Un jour, j’ai écrit une chanson.

Je vous raconterai les circonstances exactes plus tard, quand tous les autres protagonistes seront décédés. Disons que c’était pour dépanner, que je l’ai bricolée en une nuit et qu’elle a été enregistrée sur un album.

Plus tard, le groupe avec lequel je travaillais est même reparti en studio pour en faire une version « single » — une escroquerie assez courante dans l’industrie du disque, ça, les « versions single » : en gros, le pékin moyen entend une jolie chanson à la radio, achète compulsivement l’album où elle figure et, paf ! C’est pas la même ! Elle a été refaite entre-temps, pour ne pas dépasser les trois minutes trente fatidiques en radio, pour que le mixage supporte mieux la compression de cheval de certaines stations ou, tout simplement, parce qu’elle était ratée dans sa version initiale.

Bon, je vous rassure tout de suite : c’est pas demain la veille que je ferai bâtir une villa tropézienne avec mes droits d’auteur. D’abord parce que ça n’a pas vraiment fait le tube du siècle — ce que je prévoyais à l’époque avec une lucidité qui m’honore, je trouve. Si, si —, et ensuite parce que, selon l’axiome toujours valide, « Nonal always gets fucked over »1.

Donc, hier soir, je rangeais mon disque dur quand je suis tombé sur ce morceau. Par fatigue ou par réflexe, j’ai double-cliqué.

Eh bin, j’ai découvert avec effarement que je ne me souvenais plus des paroles.

Plus du tout.

Soit c’est un magnifique cas d’école pour illustrer la notion d’acte manqué, soit je suis bon pour l’hospice.

1

Pour les oisifs que ça intéresse, je n’ai pas pu adhérer à la SACEM au moment de la sortie, parce que la phrase du refrain n’est pas de moi et que j’étais salarié d’une espèce de maison de disques. Je l’ignorais, mais le statut envié de sociétaire de la SACEM, hum hum, n’est pas facilement compatible avec les activités de management. Parce qu’on est immédiatement présumé coupable d’un chantage très à la mode dans les années 60-70. Ça consistait à dire : « Formidable, ta chanson, coco ! Je te fais signer un contrat, mais d’abord tu prétends que je l’ai coécrite. » Aujourd’hui, donc, cette pratique est interdite. Ceux qui en avaient fait une habitude ont évidemment trouvé un autre moyen de s’en mettre plein les poches avec des procédés similaires, mais les gentils losers dans mon genre se voient du coup refuser leur sacro-saint droit à la propriété intellectuelle…